chapitre - 9 - Avant que le ciel ne tombe
Lorsque je prononçai ces mots — « Je suis une Tel’Terrosmique » — un silence absolu tomba dans la salle.
Hectobot, figé sur son trône d’acier et de lumière, ouvrit lentement les yeux. Leur éclat doré vacilla, comme frappé d’incrédulité.
Sa voix, lorsqu’elle s’éleva, vibrait d’un mélange de crainte et d’émerveillement.
— Une Tel’Terrosmique… ? C’est impossible. Il n’en restait plus aucune… depuis des millénaires.
Je restai droite, le cœur battant sous ma poitrine où Qyny frémissait doucement.
— Et pourtant… je suis là.
Hectobot se redressa, les engrenages de son corps vibrant comme des orgues lointains.
— Alors… la prophétie disait vrai.
Je fronçai les sourcils.
— Quelle prophétie ?
Sa voix se fit plus grave, résonnant dans les parois du palais comme une mémoire réveillée.
— Dans nos archives les plus anciennes, il est écrit qu’à l’aube de notre déclin, une lueur venue des profondeurs du souvenir apparaîtra.
Les sages Hexomates affirmaient qu’elle serait le signe d’une ère de rupture — la fin de notre cause, et peut-être… la fin des Tel’Terrosmiques eux-mêmes.
Je restai un instant muette, frappée par la lourdeur de ces mots.
Une lueur… au fin fond des souvenirs ? Était-ce moi qu’ils attendaient ? Ou un présage d’anéantissement ?
La colère me prit soudain, brûlante et douloureuse.
— Vous parlez de prophéties pendant que le monde brûle ! J’ai combattu des Protorbots pour protéger vos terres, pour sauver ce qu’il reste de vie sur Technobot !
Leur chef sombre dans la folie, sa puissance grandit chaque jour, et vous restez assis sur votre trône à citer vos anciens ?
Ma voix résonna contre les murs métalliques.
Hectobot me fixa, impassible, mais je vis dans la lueur de ses yeux un éclat d’émotion — un souvenir, peut-être, d’un temps où la peur lui appartenait encore.
Deux silhouettes se détachèrent alors de l’ombre.
Deux Hexomates, imposants, forgés dans un alliage noir et cuivre, leurs yeux rouges perçant la pénombre.
L’un portait une arme lourde sur le dos, l’autre tenait un sceptre énergétique.
— T-Rexomate, dit Hectobot en les désignant. Et Stechgess. Mes gardiens et frères d’armes.
Ils s’inclinèrent respectueusement.
Leur regard croisa le mien — mélange de méfiance et de respect silencieux.
Hectobot se leva alors lentement, ses pas résonnant dans la salle comme le tonnerre étouffé d’une forge ancienne.
Il s’approcha de moi jusqu’à me dominer de sa haute stature.
— Ton appel a été entendu, Yukry, enfant de la pierre et de la lumière.
Tu dis que la folie approche nos portes… alors je te crois.
Il se tourna, reprit place sur son trône, et sa voix s’adoucit sans perdre de sa force :
— Les prophéties ne dictent pas nos choix. Elles nous avertissent seulement.
Nous n’attendrons plus.
Son regard doré se posa sur ses deux protecteurs.
— T-Rexomate. Stechgess.
Conduisez cette voyageuse à la sortie du palais et assurez-vous qu’elle atteigne les avant-postes. Qu’elle voie ce que nos yeux ont vu.
Les deux guerriers s’inclinèrent d’un même geste.
Je jetai un dernier regard à Hectobot.
Il leva lentement la main, un geste à la fois d’adieu et de promesse.
— Si les cieux doivent tomber, alors qu’ils tombent sur des âmes encore debout.
La tempête s’était enfin calmée.
Le vent s’apaisa, les éclairs s’éteignirent un à un, et un silence apaisant s’installa sur le Royaume d’Hexotech.
Sous ce ciel redevenu clair, les deux guerriers Hexomates, T-Rexomate et Stechgess, me guidèrent à travers les ruelles argentées jusqu’à une vaste place, protégée par les dômes d’énergie.
Devant moi s’étendait un spectacle que je n’aurais jamais cru revoir.
Des groupes entiers de survivants — Hexomates, Lunargenix, Tel’Terrosmiques — se rassemblaient sous la lumière renaissante.
Des familles se tenaient la main, des enfants brillaient d’éclats de lumière bleutée, et la brume spirituelle des anciens dansait au-dessus de leurs têtes.
Un souffle de vie, fragile mais réel.
Mon cœur se serra.
J’étais heureuse. Vraiment heureuse.
Qyny, perchée sur mon épaule, leva la tête, ses yeux roses pétillants d’émerveillement.
Elle sauta au sol et courut vers les enfants qui l’observaient, fascinés par sa forme draconique de brume et de lumière.
Ils riaient, ils touchaient sa queue éthérée comme on toucherait un rêve.
Je souris malgré mes larmes.
Et soudain… je les vis.
Deux silhouettes familières, vieillies par le temps mais toujours reconnaissables.
Mon souffle se coupa.
Mes parents.
Je restai immobile un instant, incapable de bouger, avant que mes jambes ne me portent d’elles-mêmes.
Je courus vers eux — et sans un mot, je les serrai dans mes bras.
La chaleur de leurs cœurs, le parfum doux de leur essence, le tremblement de leurs mains contre mon dos… tout revint en une seule vague.
Qyny, intriguée, s’approcha en trottinant.
Lorsqu’elle vit mes larmes, elle comprit.
Elle bondit sur nous et, d’un petit rugissement tendre, se blottit contre ma joue.
Son corps brumeux nous enveloppa d’une lueur rosée.
Je sentis alors mes parents sourire, leurs mains se posant avec douceur sur ma fille, sans crainte, seulement émerveillement.
— Elle est… magnifique, murmura ma mère.
— C’est ta fille, n’est-ce pas ? ajouta mon père, d’une voix vibrante d’émotion.
J’acquiesçai, incapable de parler, les larmes coulant encore.
Ils savaient déjà tout.
Les Hexomates leur avaient confié que j’étais encore en vie, protégée par les forces anciennes.
Ils avaient cru en moi, malgré tout.
— Nous savions que tu reviendrais, dit mon père doucement.
Les Hexomates nous avaient assuré que le fil entre nos âmes ne serait jamais brisé.
Je tremblai, le cœur serré.
— Cela fait si longtemps… Depuis l’académie, je n’avais plus osé espérer vous revoir.
Ma mère me caressa la joue, le regard brillant de tendresse.
— Nous avons vieilli, mon enfant, mais pas ton souvenir.
Tes frères et sœurs se sont battus jusqu’au bout, pour protéger nos terres. Le roi Hectobot les a sauvés de l’anéantissement.
Ses mots me transpercèrent comme un écho de mon passé.
Je revis le jour où tout s’était effondré.
Les flammes. Les cris. La perte.
Un frisson me traversa, mais Qyny posa sa tête contre ma poitrine, m’arrachant à mes ténèbres.
Je pris une inspiration tremblante.
— Alors… vous avez survécu. Grâce à eux… grâce à lui.
Mon père hocha la tête.
— Oui. Et maintenant, grâce à toi, notre espoir renaît.
Je souris faiblement à travers mes larmes.
Autour de nous, les survivants levaient les yeux vers le ciel redevenu clair.
La tempête était passée.
Mais la guerre, elle, approchait encore.
Mes parents observaient Qyny, fascinés par sa lumière et sa douceur.
Mon père, d’une voix encore tremblante, demanda avec curiosité :
— Comment… as-tu donné naissance à une telle créature, ma fille ?
Je restai silencieuse un instant, le regard perdu dans la brume rose qui entourait ma fille. Puis, d’une voix douce et brisée, je répondis :
— C’était lors de mes années à l’Académie. Nous devions… créer une entité céleste. Une âme protectrice liée à la nôtre, un gardien de lumière né de notre essence.
Mais, une fois l’expérience accomplie, nous devions la détruire…
Pour éviter, disaient-ils, de mettre le monde en danger.
Je marquai une pause, les larmes montant à mes yeux.
— Sauf que moi, je n’ai pas pu.
Ma voix se brisa.
Je posai une main tremblante sur la tête de Qyny, qui leva doucement ses yeux roses vers moi.
— Je l’ai gardée. Parce que je sentais… qu’elle faisait partie de moi.
C’était ma fille. Comme vous êtes mes parents.
Je ne pouvais pas la laisser mourir.
Je baissai la tête, honteuse, mes larmes glissant le long de mes joues.
— Je sais que j’ai trahi les règles de notre monde. Que vous ne serez peut-être pas fiers de moi. Que vous préféreriez qu’elle soit détruite plutôt que de risquer l’équilibre de Technobot.
Je sentis alors la main douce de ma mère se poser sur ma joue.
Elle essuya mes larmes, un sourire tendre éclairant son visage ridé.
— Ne dis pas ça, ma fille…
Ses yeux brillaient d’une fierté sincère.
— Tu as fait ce que peu d’êtres auraient eu le courage de faire.
Tu as choisi l’amour plutôt que la peur.
Et personne, dans notre famille, ne rejettera un trésor pareil.
Ni toi, ni ta fille.
Ton père, ton frère, ta sœur et moi… nous sommes fiers de toi, Yukry.
Je tremblai, incapable de trouver mes mots.
Mon père, âgé, se mit à tousser, puis posa sa main rugueuse sur mon épaule.
— Écoute-moi bien. Si un jour quelqu’un ose vouloir faire du mal à ta fille… il devra d’abord affronter sa famille.
Nous.
Ses mots me frappèrent de plein fouet.
Je secouai la tête, les larmes de nouveau aux yeux.
— Non, père. Je ne veux pas que vous risquiez vos vies pour nous.
Je ne veux pas perdre quelqu’un de précieux… ni de ma famille, ni d’elle.
Ma voix se brisa, mais je poursuivis, la gorge serrée :
— S’il faut que je meure pour les protéger, je le ferai.
Pour ma fille. Pour vous. Pour ce que j’aime le plus.
Le silence tomba.
Mes parents me regardèrent, bouleversés.
Puis, lentement, mon père hocha la tête.
— Alors meurs en étant fière. Car tu es devenue ce que même les dieux craignaient : une mère prête à tout pour l’amour.
Je baissai les yeux, tremblante, et c’est à ce moment que Qyny bondit dans mes bras.
Elle frotta sa joue contre la mienne, poussant un petit grognement tendre, presque un ronronnement.
Sa lumière rosée nous enveloppa tous les trois.
Je la serrai fort, incapable de retenir mes larmes.
Mon cœur battait fort — entre douleur et sérénité.
Ce n’était pas la victoire.
Ce n’était pas la paix.
Mais pour la première fois depuis longtemps, je sentis que je n’étais plus seule.
Après avoir retrouvé ma famille, la chaleur de leurs bras, la paix que je n’avais plus ressentie depuis des siècles,
un grondement sec retentit dans l’air.
Puis un hurlement mécanique : l’alerte militaire.
Les sirènes résonnèrent dans tout le royaume d’Hexotech, brisant le fragile silence du bonheur retrouvé.
Mes parents échangèrent un regard, puis se tournèrent vers moi.
Mon père posa sa main rugueuse sur mon épaule, son regard ferme mais chargé d’amour.
— Ton devoir t’appelle, Yukry.
Va. Fais-le pour ta fille, pour nous… et pour Technobot.
Préserve l’équilibre et l’harmonie de ce monde, même si nous devons périr.
Il marqua une pause, la voix tremblante mais pleine de dignité :
— Souviens-toi de ceci : peu importe ce qui arrivera, ta mère, ton frère, ta sœur et moi… nous serons toujours à tes côtés.
Toujours.
Je sentis ma gorge se nouer.
Je ne voulais pas partir, pas encore.
Mais je savais que le temps des adieux était terminé.
Je serrai Qyny contre ma poitrine, son petit corps tremblant réchauffant mon cœur glacé.
— Je vous aime… murmurai-je, la voix brisée.
Puis je courus.
À travers les couloirs métalliques du royaume, je sentais le sol vibrer sous mes pas.
Des éclats de lumière rouge illuminaient les murs : le signal d’une attaque imminente.
Lorsque j’atteignis la grande place, je vis les deux guerriers — T-Rexomate et Stechgess — déjà en position,
leurs silhouettes dressées face à une armée d’Hexomates, les derniers défenseurs du royaume.
Le vent soufflait fort, soulevant la poussière et les étincelles des tours d’énergie.
T-Rexomate s’avança vers moi, son regard rouge brillant d’une résolution froide.
— Yukry, les Protorbots approchent.
Ils ont franchi les défenses extérieures.
Ton devoir est clair : protège ce que tu aimes le plus.
Ton monde… ta fille.
Je hochai la tête, incapable de parler.
Mon cœur battait à tout rompre.
La peur, la tristesse, la rage… tout se mêlait dans un tourbillon que je ne pouvais plus contenir.
Qyny, blottie contre moi, leva doucement la tête et émit un petit ronronnement apaisant.
Sa brume rose glissa sur ma peau, calmant mes tremblements.
Je pris une profonde inspiration.
Et quand j’ouvris les yeux, ils brûlaient d’une lueur nouvelle.
Je montai jusqu’aux tours de garde, le vent fouettant mon visage.
De là-haut, je pouvais voir tout le royaume : les dômes d’énergie, les murailles argentées, les champs d’Argelune au loin.
Et, à l’horizon…
Une lueur rouge.
Des ombres métalliques.
Des centaines de silhouettes en marche.
Les Protorbots.
Le sol trembla. Les premières explosions retentirent.
Le ciel se couvrit de flammes.
Et je compris, dans ce fracas, que l’histoire des races unies touchait à son crépuscule.
Je murmurais, la voix brisée par le vent :
— Alors… c’est ainsi que tout commence.
Notre extinction.