chapitre - 7 - Ce que la lune nous a laissé
J’éprouvai un bonheur sourd à retrouver ma fille ; elle ronronnait contre mon épaule, apaisée. Quand je quittai les Terres ProtoVolcaniques, je pris la route des Terres Paradisiaques pour annoncer la nouvelle au peuple ancien du village enfoui. À mon arrivée, tous se turent : on lisait dans leurs regards l’étonnement — comment avais-je survécu à une mission aussi téméraire ?
Aurelka accourut, les yeux brillants. Elle voulut tout savoir, puis posa doucement sa main sur ma joue glacée, comme pour s’assurer que j’étais réelle. Je lui présentai Qyny sous sa forme draconique-brume : pas un vrai dragon mais une brume vivante aux yeux roses, capable de se métamorphoser — son unique pouvoir, hormis l’amplification qu’elle me donne. Qyny grogna faiblement, protestant contre l’invasion des Protorbots, comme si elle comprenait déjà l’urgence.
Aurelka m’apprit ensuite, la voix grave, que notre ère comptait déjà dix siècles depuis l’aube de Technobot — des siècles marqués par des paix fragiles et des ruptures profondes. Elle m’avertit que la guerre contre les Protorbots faisait toujours rage ; ces machines continuaient de ravager des territoires entiers. J’eus honte et gratitude : ils m’avaient aidée à retrouver Qyny, et je ne voulais pas les trahir.
Aurelka me regarda avec une émotion d’adieu et d’admiration mêlées. « Tu es l’une des mères les plus courageuses de Technobot, » souffla-t-elle. « Tu as tout donné. » Ses mots me touchèrent jusqu’au cœur ; je sentis Qyny se blottir davantage, comme pour partager ma chaleur. « Je participerai à votre défense, » répondis-je. « Nous ferons tout pour vous protéger. »
Mais Isulgar s’avança, le visage fermé. D’un ton sévère, il déclara qu’il craignait mes pouvoirs : que ma force — et les moyens que j’avais employés — risquaient de compromettre notre cause. « Nous ne pouvons pas prendre ce risque, » dit-il. « Si nécessaire, nous ferons appel au Gardien de la Destruction : son intervention exigera des sacrifices que notre peuple devra accepter. » Son avertissement fit un froid dans l’assemblée.
Aurelka explosa, la voix pleine d’indignation : « C’est insensé ! Sacrifier tout un peuple pour une guerre qui pourrait — peut-être — se résoudre autrement, grâce aux forces sauvages et spirituelles de nos terres ? Tu préfères immoler nos frères plutôt que d’agir avec stratégie. »
Isulgar la regarda, grave et implacable. « Ce n’est pas du courage, Aurelka, c’est de l’aveuglement. Aucun de nos clans n’a la puissance nécessaire pour tenir tête à ces créatures de métal. Si l’appel au Gardien de la Destruction exige un tribut, alors nous l’offrirons — même si cela doit être le sacrifice des Radiarons. »
La salle retint son souffle. Aurelka répliqua, la voix secouée par la colère : « Les Fulgoriums et les Drakstones ont bâti des temples pour vénérer le Gardien sans exiger de vies. Nous ne sommes pas obligés de payer en chair et en sang. »
Isulgar laissa échapper un soupir lourd. Fatigué de l’assemblée, convaincu de la nécessité de son choix, il sembla brisé par l’incompréhension qui l’entourait. Sans attendre l’approbation du peuple, il annonça qu’il irait — seul s’il le faut — accomplir le rituel et accepter la part qu’il faudrait. Puis il quitta la place en silence, le pas lourd, comme un homme qui s’en va porter une sentence.
Je restai un instant sans voix. Puis, me tournant vers Aurelka, je demandai d’une voix basse et pressante : « N’y a-t-il vraiment aucun autre moyen de les arrêter sans que vous ayez à souffrir ? »
Elle me regarda, et ses yeux se remplirent d’une tristesse dure. « Peut-être qu’Isulgar a raison si nous n’avons absolument aucun allié capable de combattre ces machines. » Elle énuméra, comme pour se convaincre elle-même : « Les Xéforces, les Gen’Troces, les Décy’Corexy… même les autres races robotiques des terres d’Hectomate ne semblent pas assez avancées. Les Hexomates sont peut-être notre dernier espoir, mais ils sont peu nombreux — et ils risquent de disparaître. »
Aurelka baissa la tête puis ajouta, l’espoir vibrant malgré tout dans sa voix : « Il reste une troupe d’Hexomates sur Hexotech. Si Hectobot accepte… peut-être qu’il pourra nous aider. »
Je pris son visage entre mes mains, posai mon front contre le sien et lui murmurai, la promesse chauffant mes mots : « Vous m’avez aidée à retrouver Qyny. Maintenant c’est à moi de vous aider. Je les trouverai — les Hexomates, Hectobot — et je mettrai fin à cette bataille sur vos terres. »
Aurelka ferma les yeux, comme pour graver ces paroles en elle. Autour de nous, la foule murmurait, incertaine et divisée, mais dans ce contact silencieux je sentis la certitude naître : je ne laisserai personne sacrifier ce peuple. Je partirai.
Ainsi, je décidai de partir en quête des Hexomates.
Mon voyage me mena jusqu’aux Champs d’Argelune, vastes plaines argentées bordant les Terres de Hectoria. La lumière y avait une douceur étrange, comme si la lune elle-même veillait sur ces terres depuis des millénaires.
En traversant un petit village aux abords de la plaine, je demandai aux habitants quelle route suivre pour trouver les Hexomates.
Un homme s’avança, vêtu d’un manteau aux reflets d’opale. Il se présenta avec un sourire calme :
— Je me nomme Reykley, de la race des Lunargenix. Vous cherchez les Hexomates ? Vous avez de la chance. Ils se trouvent non loin d’ici, sur la route d’Hexotech. Ils surveillent les convois de cargaisons technologiques. Peut-être pourrais-je vous aider à les rencontrer ?
J’acceptai avec gratitude, et il m’invita chez lui. Son foyer, baigné d’une lueur bleutée, respirait la paix et le souvenir.
Autour d’un feu clair, Reykley me raconta une histoire ancienne, transmise parmi les Lunargenix depuis des ères oubliées.
— Jadis, dit-il, les Hexomates et les Lunargenix vivaient unis sur ces terres d’Argelune.
Lorsque notre monde naquit du vide, un être céleste descendit des cieux : Argelune, la Mère-Lune, venue pour apaiser la guerre entre le voile matériel et le voile cosmique.
Mais elle était seule. Seule à porter le poids d’un monde en naissance. Alors, elle fit alliance avec les Tel’Terrosmiques, ceux de la pierre et de la création.
Ensemble, ils forgèrent un pacte sacré : une trêve entre la Destruction et la Création.
Le gardien de pierre, Ael’Lithosmiques, accepta de se battre à ses côtés.
Leur union fut si puissante qu’ils parvinrent à repousser les entités chaotiques qui menaçaient Technobot.
Mais ces mêmes créatures capturèrent bientôt les deux êtres célestes, les enchaînant à leur volonté, les transformant en marionnettes divines.
Leur puissance, volée par leurs geôliers, ravagea le monde.
Lorsque leur conscience se réveilla enfin, ils comprirent qu’il n’existait qu’une seule issue.
Alors, main dans la main, Argelune et Ael’Lithosmiques unirent leurs âmes et déclenchèrent une explosion céleste — une onde de lumière qui balaya toute corruption.
Les plaines de guerre devinrent un champ de fleurs lunaires, douces et argentées.
De leur sacrifice naquirent de nouvelles formes de vie :
les Hexomates, les premiers artisans du métal,
puis la Modernité Sauvage, d’où émergèrent les Automates, les Neutre’bots, et les Méchasmes.
Et bien avant eux, les Protorbots — les premiers-nés de Technobot — furent engendrés par la Divinité de la Destruction elle-même.
Reykley s’interrompit un instant, le regard perdu vers la fenêtre, contemplant la lueur de la lune.
— Depuis ce jour, murmura-t-il, les champs d’Argelune rappellent que même la fin peut enfanter la vie.
Et que la lumière, parfois, ne naît qu’après le feu.
Reykley, après un long silence, posa son regard argenté sur moi.
— Dites-moi, Yukry… pourquoi cherchez-vous à rencontrer les Hexomates ?
Je pris une profonde inspiration avant de répondre :
— Les Protorbots préparent une invasion sur Grash'Tal. Leur chef est devenu incontrôlable, et son ambition menace l’équilibre de tout Technobot.
Je veux trouver les Hexomates pour unir nos forces avant qu’il ne soit trop tard.
Reykley détourna les yeux, le visage assombri.
— Trop tard, murmura-t-il.
Mon cœur se serra.
— Que veux-tu dire ?
— Les Protorbots ont déjà franchi les frontières. Grash'Tal est en feu. Ils avancent vers nos terres… et rien ne semble pouvoir les arrêter.
Il posa sa main sur mon épaule, grave :
— Vous devez prévenir Hectobot. Dites-lui de se préparer. Les Protorbots sont perdus dans la folie. Leur chef les force à obéir à des ordres qu’aucune conscience ne pourrait suivre.
À cet instant, la terre trembla violemment sous nos pieds.
La maison vibra, les vitres éclatèrent.
Dehors, le ciel s’assombrit, zébré de foudre bleue et rouge.
Un hurlement, immense, déchira les cieux — un rugissement venu d’un autre monde.
Reykley bondit hors de sa demeure.
Un soldat Lunargenix courut à sa rencontre, haletant, la voix brisée :
— Seigneur Reykley ! Cela vient de Grash'Tal ! Une tempête glaciaire approche de nos frontières !
— Une tempête… née des cieux ?
— Oui, Seigneur. Cela fait des siècles que nous n’avions pas vu un être céleste intervenir dans notre monde.
Je compris aussitôt.
Mes yeux se figèrent, le souffle coupé.
— Les Fulgoriums… ils ont sacrifié leur peuple. Ils ont invoqué le Gardien de la Destruction.
Reykley se tourna vers moi, bouleversé.
— Si c’est vrai, il n’y a plus rien à faire pour eux. Vous devez fuir, Yukry. Allez prévenir Hectobot. Il est le dernier capable d’organiser la défense.
Ses mots résonnaient comme une prière désespérée.
Je me tournai vers Qyny, qui leva la tête sur mon épaule.
Nos regards se croisèrent — un éclat rose et bleu mêlé dans l’ombre.
Je sentis son petit cœur battre plus vite, comme si elle aussi comprenait ce qui nous attendait.
Je posai ma main sur son front et murmurai :
— Si les Hexomates et les Lunargenix sont en danger… alors nous irons. Le pacte entre nos peuples n’est pas oublié. Je ne fuirai pas.
Reykley sembla vouloir me retenir, mais il se figea.
Ses yeux s’écarquillèrent, emplis de reconnaissance et d’étonnement.
— Vous… vous êtes une Tel’Terrosmique, n’est-ce pas ?
Je hochai la tête.
Il voulut dire quelque chose, mais déjà je m’éloignais, le vent se levant derrière moi.
Qyny poussa un petit cri, et nos silhouettes s’effacèrent dans la lueur du champ lunaire.
Derrière nous, les éclairs tombaient sur l’horizon.
Devant nous, la route menait vers le destin — vers les Hexomates, les Lunargenix, et la guerre des mondes.