chapitre - 6 - Au prix de mon âme
Après être sortie des Terres des Griffes, je pris la route vers Hexotech. Sur le chemin, j’arrivai au village de Mechatra — un tableau de désastre. Tout brûlait, des maisons effondrées, des gens qui fuyaient en criant. Je ne compris d’abord pas ce qui s’était passé.
Je tentai d’aider un blessé qu’on traînait par terre. Il haletait, le souffle court ; je le soutins, essayant de le mettre à l’abri. Il se présenta comme Tharok, de la race des Décy’Corexy. Entre deux râles, il m’expliqua qu’une force destructrice s’était abattue sur leurs terres : une attaque aveugle, rapide, et qu’aucune aide n’était parvenue à temps.
Il me supplia de trouver un moyen d’y mettre fin.
— Personne à Hexotech n’a pu nous secourir, murmura-t-il.
Je lui demandai si les Tel’Terrosmiques ou d’autres races robotiques étaient venus à leur rescousse. Il répondit d’une voix cassée que certains étaient venus — d’autres, comme les Xéforces, avaient refusé de se mêler aux affaires d’autrui ; et plusieurs, venus par devoir ou par compassion, avaient payé de leur vie. Tharok expira peu après, ses blessures trop graves. Je lui murmurai de reposer en paix, puis, le cœur serré, je repris la route.
Pas très loin, j’aperçus une famille qui protégeait sa fille avec acharnement. La scène me troubla profondément : une image de mon passé me traversa — moi, petite, suppliant en vain que l’on nous aide, et la douleur de tout perdre. Une colère sourde monta en moi.
Je me jetai alors dans la mêlée. Sans arme, animée seulement par mes poings et ma volonté de retrouver Qyny, je laissai derrière moi une traînée d’ombre et de fumée. Je frappai, brisant casques et têtes de soldats ; les Protorbots tombèrent sous mes coups. Je ordonnai aux survivants de chercher refuge dans les Terres Paradisiaques : le village enseveli, où Fulgoriums, Drakstones et Radiarions pouvaient leur offrir protection.
Soudain, mon cœur bondit : un rugissement déchira le ciel — puissant, familier. Mes yeux brûlèrent de larmes ; mon souffle se fit court. Le cri venait des Terres Solaryn, proche.
Et alors je le vis : une entité rose, céleste, étoilée — transformée, minuscule, un bébé-dragon. Un souvenir me traversa d’un coup : moi enfant, serrant un dragon contre moi. Mon visage se figea, mes mains se couvrirent mes yeux tant l’émotion me transperçait.
Quand j’enlevai les mains, je compris : dans une cage de lave, canalysant ses pouvoirs, se trouvait un petit être aux yeux roses. Mes yeux bleus rencontrèrent les siens — et je su que c’était elle. Qyny.
La rage me submergea. J’allais à l’assaut. Entre soldats Protorbots et un lourd char d’assaut, la bataille fit rage. Je mis à terre la plupart des soldats. Mais un Guerrier Protorbot, puissant et méthodique, m’atteignit : un coup de canon en plein ventre me projeta au sol.
Malgré mes blessures, je l’agrippai par les jambes et tentai de le brûler avec mes pouvoirs célestes. Il ressentit la brûlure, mais resta debout. D’un geste brutal, il m’empoigna par la gorge, me souleva et me lança au sol comme on jette une ordure. Cette humiliation me déchira, mais je me relevai encore et encore.
Je fis surgir des piliers de pierre pour bloquer la route du char qui transportait Qyny. Mon objectif n’était plus de me battre pour la gloire — il était simple : sauver ma fille. Le Guerrier, intelligent, brisa les piliers au canon et, voyant que je m’approchais, tira sur ma jambe. Je hurlais ; le petit dragonnet tenta d’utiliser tous ses pouvoirs pour me protéger, mais un soldat l’assomma.
Ma vision se brouilla. Boue et poussière dansaient autour de moi. Je me redressai avec peine, le corps lacéré. Le Guerrier, calculateur, m’attaqua encore, me maîtrisa et m’enferma dans une cage.
Lorsque je me suis réveillée, la chaleur m’étouffait.
Autour de moi, les flammes d’une arène dansaient comme des serpents enragés.
Les Terres ProtoVolcaniques vibraient sous les cris métalliques des Protorbots.
Je ne voulais pas me battre.
Je voulais juste retrouver ma fille.
Mais du haut des gradins, la voix du chef, Rotob’bot, tonna :
— Pour tes crimes, Yukry, tu seras jugée par le combat.
Si tu veux vivre, affronte notre plus grand guerrier : Kid.
Un silence lourd tomba. Puis le sol trembla : une silhouette de fer entra dans l’arène.
Kid, le combattant d’élite des Protorbots.
Il s’élança, lame en main, les yeux brûlant d’un feu ancien.
Je n’avais pas d’arme.
Je n’avais que ma peur… et ma détermination.
Il frappa. J’esquivai.
Il frappa encore, et je roulai dans la poussière brûlante.
— Cesse de bouger ! rugit-il.
— Comment veux-tu que je me batte ? Tes terres bloquent mes pouvoirs !
Un instant, il hésita, puis répondit d’une voix grave :
— Les pouvoirs ne font pas la force. Seule ta volonté le peut.
Je serrai les poings.
— Alors ma volonté, c’est de revoir ma fille Qyny, celle que vous avez capturée !
Je bondis, frappai, arrachai un morceau de son armure.
Il me saisit à la gorge, ses doigts d’acier serrant jusqu’à m’étouffer.
— Nous l’avons. Une entité rare. Elle alimente nos armes. Elle n’est qu’énergie maintenant.
Mes yeux se remplirent de larmes — de rage, de douleur, d’amour.
Je hurlais, incapable de respirer, jusqu’à libérer le pouvoir de l’artefact confié par le Silence.
Une explosion jaillit — une onde aveuglante de corruption et de lumière.
Kid fut projeté contre le mur, blessé, mais vivant.
Rotob’bot descendit lentement, ses pas résonnant comme des marteaux.
— Toi… Yukry. L’enfant de Volgarion. Celle qui a trahi son monde.
Donne-moi l’artefact.
Je secouai la tête.
— Jamais.
— Alors je le prendrai. Par la force.
Et il libéra une puissance sombre, la même qui jadis avait détruit Volgarion.
Chaque coup me transperçait. Pourtant, je refusais de céder.
Même blessée, je sauvai plusieurs Protorbots effrayés par la folie de leur chef.
Kid, malgré ses blessures, se releva.
— Assez. Tu vas détruire ton propre peuple, Rotob’bot.
— Traître ! rugit le chef. Tu regretteras d’avoir défié ta race.
Mais Kid avait compris. Il savait que je ne voulais pas tuer, seulement retrouver ma fille.
Alors, il m’aida. Ensemble, nous rejoignîmes l’usine où l’énergie vitale des brumes était drainée.
Et là… je la vis.
Qyny.
Capturée, épuisée, enfermée dans une cage de lave.
À ses côtés, une autre brume : celle d’Ar’kry.
Kid se battait contre les gardes pendant que je tentais de briser la prison de ma fille.
Mais un boomerang fendit l’air — il me frappa à la tempe.
Je tournai la tête…
Ar’kry se tenait là, tremblante mais résolue.
— Ne les libère pas, Yukry ! Si tu le fais, nos races s’éteindront !
Je criai, la voix pleine de larmes :
— Tu peux abandonner ta fille, Ar’kry… mais moi, jamais ! Elle est mon monde !
Elle me frappa.
Je tombai contre la cage de Qyny.
Ar’kry, les yeux humides, arma son pistolet et le pointa sur ma fille.
— Si tu oses user de ton pouvoir, je tire. Tu perdras tout.
Je répondis faiblement :
— Alors je préfère mourir avec elle que vivre sans elle.
Le tir partit.
Mais Kid surgit, interceptant la balle.
Il s’effondra à mes pieds, blessé, couvert de flèches, une hache fichée dans son armure.
C’était ma chance.
Je rampai vers Qyny et posai ma main sur sa joue.
Nos âmes se relièrent.
Un flot d’images m’envahit — nos souvenirs, nos rires, nos promesses.
Puis tout s’effaça.
J’étais à nouveau dans le Silence.
Devant moi, deux entités s’affrontaient, leurs voix déchirant l’éther.
— Regarde ce qu’ils font ! gronda la première. Les mortels se tuent pour ton équilibre !
— Et toi, tu détruis sans comprendre ! La destruction n’apporte que le vide !
— Sans destruction, rien ne renaît ! cria la première. La création seule engendre la stagnation !
— Et sans création, la destruction n’a plus de sens, répliqua l’autre.
— Alors pourquoi avoir laissé le monde souffrir ? Pourquoi avoir détourné ton regard ?
— Parce qu’ils ont choisi leur propre voie. Parce que leur douleur est la conséquence de leur liberté.
Leurs voix résonnaient comme des tempêtes dans ma tête, puis disparurent, ne laissant qu’un froid silence.
Quand je rouvris les yeux, je vis l’entité démoniaque — celle qui m’avait blessée autrefois — surgir de l’ombre.
Sa faux traçait une ligne écarlate dans l’air.
Je me battais avec tout ce qu’il me restait, mais il me frappa dans le dos, une douleur brûlante me traversa.
Je tombai à genoux.
Mais Qyny bougea faiblement dans sa cage, essayant d’utiliser sa force pour me protéger.
Je ne pouvais pas la laisser mourir.
Alors, je combinai la puissance du cristal Drakstone et celle de l’artefact du Silence.
Une voix familière résonna dans ma conscience :
— Tu n’as pas le droit. Ces forces ne doivent jamais se mêler.
— Je ferai tout pour elle. Même détruire le monde.
— Tu condamneras des peuples entiers, Yukry !
— Je préfère être haïe… que la perdre à nouveau.
L’énergie m’arracha un cri.
J’avais restauré la vie de Qyny — son cœur battait encore.
Mais l’entité se redressa, brandissant sa faux.
Je n’eus pas le temps de bouger.
Et alors…
Les yeux de Qyny s’ouvrirent.
Rose céleste. Lumineux. Étoilés.
Un bouclier cosmique jaillit devant moi, arrêtant la faux à quelques centimètres de ma poitrine.
Le dragonnet rugit et cracha une vague de feu céleste qui embrasa la créature.
Elle hurla, son corps se noircit, puis se dissout en poussière.
Sa faux tomba au sol — noire et silencieuse.
La voix du Silence parla à nouveau :
— Si tu prends cette arme, tu retourneras dans le monde matériel…
Mais tu prendras le risque de condamner des peuples anciens.
Si tu la refuses, tu resteras ici, seule avec elle, hors du temps.
Je répondis d’une voix brisée :
— Si c’est le prix à payer pour la sauver… je l’accepte.
Je saisis la faux.
Quand je revins à moi, mes vêtements avaient changé.
Un symbole nouveau pulsait sur mon masque.
Un cœur lumineux battait sur ma poitrine, lié à celui de Qyny.
Dans ma main, brillait une faux obscure, forgée du cristal Drakstone et de l’artefact céleste, une arme née du désespoir et de l’amour.
Je sentis mon âme se fissurer et mon corps s’embraser.
Alors, dans un cri qui résonna jusque dans les cieux, je levai la lame vers le vide et frappai le sol.
L’explosion fut démesurée.
Une tempête de lumière et d’ombre déchira les cieux.
Le monde entier sembla se replier sur lui-même. Les murs s’effondrèrent, les flammes rugirent, les machines fondirent dans un tourbillon d’énergie pure.
La puissance de la Destruction et de la Création fusionnait en moi — incontrôlable, infinie.
Mais au cœur de ce chaos, je serrai Qyny contre moi.
Mes bras, mes ailes, mon souffle, tout mon être la protégeait.
Autour de nous, une sphère de lumière irisée s’éleva — douce, chaude, fragile comme une larme.
Je mis dans cette barrière tout ce qu’il me restait de vie, tout ce que j’étais.
Le souffle ravagea tout…
Puis le silence tomba.
Lorsque la poussière retomba, il ne restait que des cendres et la brume brûlée d’un monde brisé.
Et pourtant, dans mes bras, elle était là.
Ma fille. Mon miracle.
Qyny tremblait, son petit cœur battant contre le mien.
Ses yeux roses s’ouvrirent doucement, et elle me regarda — un regard que j’attendais depuis une éternité.
Je sentis mes genoux céder. Les larmes coulèrent sans retenue sur mes joues brûlées.
Je posai mon front contre le sien, ma voix tremblante.
— Tu es là…
Mon amour, ma lumière… tu es là.
Son souffle chaud effleura ma peau. Elle poussa un petit grognement tendre, comme pour me dire qu’elle aussi m’avait reconnue.
Et dans ce moment suspendu, au milieu des ruines, je compris :
tout ce que j’avais détruit, tout ce que j’avais perdu…
n’avait eu qu’un seul but — la retrouver.
La brume d’Ar’kry s’échappa et se blottit derrière sa mère.
Ar’kry me fixa, les yeux humides.
— Tu as changé, Yukry. Tu es devenue ce que tu redoutais. Si tu continues, je devrai t’arrêter.
Elle s’en alla.
Je pris Qyny dans mes bras, la serrai fort.
— Le seul danger, c’est de te perdre, ma fille. Si je te perds, c’est le monde entier qui s’effondre.
Elle poussa un petit grognement tendre, apaisée.
Je sortis de l’usine dévastée.
Sous les décombres, je trouvai Kid, haletant, ensanglanté.
Devant lui, Rotob’bot, prêt à l’achever.
Kid leva la tête vers moi :
— Ce combat… n’est pas le tien.
— Je ne t’abandonnerai pas, Kid. Pas toi.
— Un vrai Protorbot… doit comprendre la douleur de la destruction.
Ses mots me frappèrent.
Une rage froide se mêla à mon cœur.
Je brandis ma faux et frappai.
Rotob’bot s’effondra, grièvement blessé.
Son fils accourut, en larmes.
— Père ! Non ! Je ne veux pas de ta guerre !
Le chef le regarda faiblement.
— Si je tombe, tu poursuivras mon œuvre…
— Non, père. Je veux juste que tu vives.
Je restai figée.
Cette scène me rappelait ma propre enfance.
La douleur d’un lien brisé, d’un amour trop tard exprimé.
Alors je rangeai ma faux, pris ma fille dans mes bras et quittai les terres en flammes.
Derrière moi, le chaos.
Devant moi, les terres lointaines, celles où je trouverai peut-être enfin la paix.